Voir Le Havre

L’après-midi avait été mondaine. Elle avait laissé flotter ses yeux en dessous des capelines lustrées des belles de Neuilly, émigrées pour la journée sur l’hippodrome normand. Croisé, l’espace d’un instant, un vieux chanteur célèbre, surprise par sa petite taille et sa dense chevelure blanche. C’était là la seule touche d’élégance du bonhomme, vite effacée par ses lunettes aviateur et son teint qui faisait penser à un pain d’épices trop sec.

A présent elle se lavait de l’odeur du crottin haut de gamme dans l’eau brouillée mais tiède de la Manche. Tout au fond de la baie, les rondeurs des cuves de fioul et les baguettes chinoises des cheminées des usines crachant une fumée gris clair, s’accordant au camaïeu des nuages.

C’était l’un de ses bonheurs les plus vifs, où qu’elle se baigne sur cette côte. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que les nuages de la palette de Boudin aient colonisé le ciel, elle avait toujours cet espoir : « Crois-tu qu’on va voir Le Havre ? »

 

Lumière noire

« La seule chose qu’ont en commun tous les humains, c’est la souffrance. »

Il avait lâché ça à table, après avoir aspiré quelques gorgées de son bouillon thaï. Elle était fascinée par cet homme dont émanait une lumière puissante, mais une lumière noire, qui recouvrait chaque sensation d’un voile d’inquiétude.

Il était là, avec elle, mais il n’était pas là. Chaque silence s’étirait plus longtemps qu’elle ne l’aurait souhaité. Mais elle ne savait pas comment attraper toutes ces ombres qui gravitaient au-dessus de son visage aux traits fins, qui jaillissaient de sa bouche quand il parlait ou esquissait un sourire, sans jamais montrer ses dents.

Elle n’avait pas le bon filtre. A l’intérieur, elle se sentait grise. Pas noire.

Rien t’apprendre

Parce que je ne pourrai rien t’apprendre. Je sais trop ce que la souffrance produit sur le corps, le sang, le cerveau. Ce tourbillon qui éclabousse chaque infime partie de l’être pour le laisser lessivé et étourdi.

Je ne pourrai pas t’en protéger. Je n’ai jamais réussi à m’en protéger moi-même, et je ne peux envisager ne serait-ce qu’une seconde de te léguer ce trou noir.

Tu ne souffriras pas comme j’ai souffert. Je sais que tu aurais été vaillante, comme je le suis. Le seul service que je peux te rendre, c’est de ne pas t’y jeter.

Tu ne vivras pas, mon enfant. Mais cela ne veut pas dire que tu n’auras jamais existé.

Pise

Elle se sent comme la Tour de Pise. Elle sait qu’elle tombera, mais pas à quelle échéance.

Chaque regard ou sourire venu de la scène creuse davantage la terre sous l’édifice, tandis qu’elle se sent devenir crayeuse.

Le coeur, friable.

Deuxième ligne

Cette fois, le cheveu blanc partait du haut de la tête. Entier, goguenard, vertigineux.

Les précédents semblaient des avortons à côté de lui, des semi-quelque chose qui oscillaient entre brun profond et grisé. Cachés sur les tempes, en deuxième ligne, derrière des mèches plus longues qui leur permettaient de végéter sournoisement en attendant de coloniser d’autres zones. Et de lui flinguer le moral tout à fait.

Comme on passe au peloton d’exécution, elle voyait sa tête se couvrir d’épais fils gris et ternes. Qui n’iraient pas avec son teint olivâtre aux yeux cernés, elle en était persuadée.

Elle arracha brutalement le signe de mauvais augure. Elle avait gagné. Pour cette fois.

Sardine

Elle se voudrait sirène mais elle se vit sardine, le corps écaillé par un maillot de mauvaise qualité, le tiers du sein gauche tentant une évasion que lui seul pense spectaculaire.

Il était évident que celui vers qui ses pensées s’échappaient, même contre son gré, celui qui ne souriait que la bouche fermée, l’avait rayée de son horizon d’un coup sec, comme on referme une boîte une fois le dernier bonbon avalé.

Elle s’était nourrie avidement de ses sourires, qui lui étaient destinés, dans ces foules hurlantes où il parvenait pourtant à la distinguer. Mais la foule s’était dispersée, l’histoire aussi.

Heureusement, l’été était revenu, lui. Les contours de l’horizon se recomposaient.

La tombe d’à côté

La peine marbrée glisse

Sur les pierres du cimetière

Crois-tu que l’eau des fleurs aurait été changée ?

Pour moi toutes les fleurs

Sont mortes désormais

 

Sur la tombe d’à côté

Lui aussi hume l’air

Lui aussi cherche un signe

On dirait que jamais

Jamais ne se résigne

Même si l’âge le dévore

Il n’oublie pas son cœur

Fiché six pieds sous terre

 

Mes larmes épuisées

Se mêlent à la rosée

Crois-tu que les oiseaux arrêteraient de voler ?

Pour moi tous les oiseaux

Sont sans ailes désormais

 

Sur la tombe d’à côté

Contre son pouls il porte

Son souvenir en poussière

Dans un cadran de montre

Pour lui le temps s’est mué

En éclats de cendres dorées

 

 

 

Cutter

Il s’est placé juste à côté du réverbère. La moitié de son visage dans l’ombre, sa main, qui tient son portable allumé, aussi.
Elle rentre d’une soirée, le coeur dans les talons. Tous les convives, sauf elle, évidemment, formaient couples et familles. Elle a mangé sa tranche de boeuf en piquant nerveusement la chair de sa fourchette. Ne pas pleurer, pas l’endroit, pas le moment.
Elle gare la voiture, sans regarder, presque d’une main. La nuit forme une voûte d’un noir sec au-dessus de sa tête. Elle traverse la route, hâtant le pas.
Il la voir sortir de sa voiture, sa respiration se bloque. Elle passe juste à côté, sans le regarder, mais perçoit le mouvement, infime, qu’il amorce vers elle. Il a rendez-vous, pense-t-elle. A 2 h 30 du matin, dans une rue déserte ?
Il attends une pute, sûrement. Il a cru que c’était moi. Cette pensée la traverse comme un coup de cutter. Elle a juste le temps de s’engouffrer dans le hall de son immeuble avant d’exploser en sanglots.