Quand le vent s’engouffre

« Et toi, de quel sceau ton coeur est-il marqué ? » demanda-t-il, appuyé contre le rebord de la fenêtre. Dehors, le ciel hésitait entre rose et orange, bardé de nuages filandreux troué de nuées d’hirondelles.

« D’aucun, répondit-elle vivement, en repoussant sa frange sur son front. J’ai jeté un voile sur ses oreillettes, ce qui empêche toute tentative d’intrusion. »

« Mais pourquoi parles-tu d’une intrusion ?, s’exclama-t-il. C’est un voyage, où tu ouvres grand les portes et où le vent s’engouffre. Non ?  »

« Dans mon monde, on parle d’une bataille, rétorqua-t-elle en lui saisissant l’avant-bras. Regarde : tu vois le bas de mon épaule droite ? »

Il ne voyait rien que son épaule bronzée, légèrement dépigmentée par endroits comme le sont les peaux mates. Il essaya de capter son regard, mais il était devenu sombre et aqueux comme le fond d’un puits.

« Il y a trois ans, tu vois, j’ai embarqué pour un voyage, comme tu dis, reprit-elle dans un souffle. J’ai ouvert toutes les portes, les vannes, ce que tu veux, laissé s’engouffrer le vent, les nuages, le soleil et même la pluie. Je virevoltais et je me croyais partie pour longtemps. Puis le voyage, comme tu l’appelles, s’est arrêté comme il avait commencé. J’étais partie tellement loin… Mais on me reprenait le ticket des mains. J’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un voyage, mais d’une bataille que j’avais perdue. J’étais partie avec une valise légère alors qu’il m’aurait fallu un fusil pour me protéger. J’en suis rentrée mutilée, comme si on m’avait coupé le bras net, juste en dessous de l’épaule.  »

« Mais tu n’en gardes aucune trace », souffla-t-il.

« Si tu ne te fies qu’à ce que tu vois, tu n’as pas fini d’être un imbécile. » Elle ferma sèchement la fenêtre.

Le cri du paon

 » Je boirai ton sang et tu boiras le mien. »

« Tu es folle », dit-il en relevant la tête d’entre ses cuisses.

« Non », répondit-elle, la tête renversée contre les barreaux du lit, les bras en croix sur la couette en lin. « Comme ça, on sera mêlés pour toujours. »

« Je préfèrerais me marier », glissa-t-il avant de reprendre sa position initiale, à genoux sur le parquet, un des pieds dépassant du tapis.

Le cri du paon dans le parc les fit sursauter tous les deux. « Je ne veux pas me marier, et tu sais très bien pourquoi, réussit-elle à articuler. Continue. »

Les battements sous la peau

On avait décidé

Hop le coeur au placard

Puisqu’il ne servait plus

Il avait le cafard

Confiné dans sa gangue

Il se mourait, exsangue

Quand tout d’un coup

D’un seul,

Quand la France nécrosait

On frappa à sa porte

Et même on le secouait

On l’avait reconnu

On lui donnait de l’eau

On lui hurlait

« Regarde, regarde

Les battements sous la peau »

La braise et la cendre

Puisqu’il avait le pouvoir de le faire, il la réduisit à un tas de branchages. Du bois poreux, haché menu par la morgue que lui conférait sa position de dominant, d’aigle royal, croyait-il.

Elle était disloquée et brûlante, inerte. Mais soudain, elle s’enflamma, faisant crépiter ce qu’il lui restait de corps et d’âme.

L’étincelle le surprit, alors qu’il était penché sur elle pour admirer son oeuvre. Il fut carbonisé immédiatement et entièrement.

Elle contempla le tas de cendres, et lui dit :  » Je suis et demeurerai la braise. »