Demain, il revient

Demain, il revient. Par la même porte que celle par laquelle il est parti. Quand elle a appris son retour, elle a failli s’évanouir. Son cœur a bondi pour se placer d’un coup juste sous sa gorge, lui coupant le souffle. A un souffle de vaciller, elle était. Son cerveau a blanchi, d’un bruit de clapet.

Ce soir, tout lui revient. Pendant un an, chaque homme de son âge qu’elle croisait, elle avait un coup au cœur. Et si c’était lui ? Ce n’était jamais lui, bien sûr. Il n’y avait aucune raison qu’il revienne, il avait tiré un trait sur cette ville, sur elle, sur l’été, qu’il avait préféré achever à la hache.

Mais il revient quand même.

Essayer de penser à autre chose qu’à demain. Lire les annonces immobilières. Le long d’un caniveau, un monticule de glace pilée. Il n’a pas grêlé, pourtant. En fait, c’est le rebut de l’étal du poissonnier, juste à côté, qui vide ce qu’il reste sur le trottoir, quand il ferme le dimanche midi.

C’est dommage, elle aimait bien l’idée qu’une averse de grêle se soit abattue juste sur cette portion de rue, constellant le bitume de centaines de micro étoiles de glace. Un peu de poésie, comme arrimée sur une planche au milieu d’un océan de gerbe.

Dans le reflet de la vitrine de l’agence, elle se trouve le teint jaune. C’est sûrement le néon. Ou le fait qu’elle ne se soit pas maquillée, aujourd’hui. Elle est fatiguée, les cernes sont marquées. Pour avoir le teint frais sans artifice, c’est difficile maintenant. Elle a vieilli. Elle passe la main sur l’arrière de sa cuisse. C’est ferme, presque dur. Ca la rassure. Le jogging de la matinée a porté ses fruits. Dix kilomètres à une bonne moyenne, record presque battu. Le désespoir, ça met des coussins d’air sous les semelles.

La fille sans coeur

Je vais mettre mon cœur dans une consigne blindée à la gare. De toute façon, il ne me sert à rien. J’espère qu’il explosera et que ses morceaux provoqueront un trou béant.

Ainsi, plus personne ne pourra jamais plus l’approcher, ni même se l’imaginer en rêve. Il sera détruit, mais il sera aussi sauvé, et c’est bien là le principal. Ainsi, je serai la fille sans cœur. Celle qui a une poitrine creuse quand on la regarde de profil. Qui marche sans regarder autour d’elle.

Ceux qui ont la mémoire longue se rappelleront de ce cœur énorme qui prenait beaucoup trop de place. « Tu sais, il lui remontait jusque dans la gorge, elle ne pouvait pas respirer une minute sur deux », diront ceux qui s’en souviendront. « Il avait besoin de trop de sang », dira un autre. « La plupart du temps, elle était livide, à cause de la pompe en folie et de ses ventricules lancés à 100 à l’heure. »

Que de l’air dans la poitrine, de l’air frais, comme celui qu’on inspire quand on est heureux. Cet air qui remplit tout d’un coup, et qui se suffit à lui-même. Cet air dont on manque, chaque jour qui passe et qu’on retrouve des fois par spasmes, quand on n’y croyait plus. Cet air qui m’a rempli quand j’avais encore un cœur et que tu m’as demandé, dans le noir, en janvier : « Et tes palpitations, Audrey ? »

Comme un chat

Comme un chat

Il grimpait sur les toits, agile

La nuit pour contempler

Les lumières de la ville

Tous les soirs

Un pied sur le rebord

Les yeux illuminés

Par les reflets de l’eau

Devant lui scintillaient

Le froid et le noir l’enveloppaient

Il se sentait chez lui

Au milieu de la nuit

Il voulait faire percer

Des fenêtres dans le grenier

Pour que des bouts de ciel

S’invitent dans son bordel

Comme un chat

Il grimpait sur le toit, agile

La nuit pour contempler

Les lumières de la ville

Un soir en glissant il a vu

Le ciel d’un peu trop près

Mon ami tu t’appelais

Félix Lechevalier

Comme on glisse

Comme on glisse

Vers l’automne,

Irrémédiablement

Comme on se hisse

Sur une branche

Pour hurler au ciel déclinant

Comme on meurt

Du silence de l’été

La joie est bel et bien passée

Comme on espère

Que le froid et le vent

Se feront discrets

Comme on glisse…

En bourrasque

Mes souvenirs s’écrasent

Comme des oiseaux sur des vitres

Le temps a passé

J’ai les images en accéléré

Derrière les yeux

Le coeur lesté

Comme dans un dessin animé

Du sable gluant plein les godasses

Et ton visage qui me revient en bourrasque

Comme sur un pont suspendu

Avec le vide des deux côtés

Je croyais que j’avais avancé

Je suis pour toujours tordue