Membre fantôme

Survit-on à la passion ? Je ne sais pas.

Moi, elle m’a laissée mutilée, m’a arraché le bras gauche, celui qui est relié au coeur.

Vous voyez, aujourd’hui, je vous écris de la main droite. Aucune séquelle de ce côté-ci. Le cerveau a dû jouer son rôle de disjoncteur. Il m’a sauvé la vie. L’hémorragie consécutive à l’arrachage du bras m’aurait été fatale.

Aujourd’hui, mon bras a repoussé. La main, aussi. Les terminaisons nerveuses se sont connectées à nouveau entre elles, ce pour quoi elles ont été créées, quel que soit l’état de la mécanique générale. Elles n’ont que faire de la dévastation, ni du membre fantôme, dont la douleur perdure dans le souvenir, entretenu par des élancements bien réels.

Avant-hier, il a répondu à un message. J’ai ainsi pu vérifier que l’installation qui part de mon épaule fait durablement son office. Le choc électrique du SMS sur l’écran est remonté brutalement en un fluide froid et acide, régénérant. Pervers.

Puis, la désolation.

J’ai un nouveau bras gauche, raccordé à un logiciel éprouvé. La pompe générale demeure dans le désarroi. A en regretter le temps où elle traitait du flux sans emphase, purement utilitaire.

Survit-on à la passion ? Ceux qui en sont morts vous le diront.

 

Voir Le Havre

L’après-midi avait été mondaine. Elle avait laissé flotter ses yeux en dessous des capelines lustrées des belles de Neuilly, émigrées pour la journée sur l’hippodrome normand. Croisé, l’espace d’un instant, un vieux chanteur célèbre, surprise par sa petite taille et sa dense chevelure blanche. C’était là la seule touche d’élégance du bonhomme, vite effacée par ses lunettes aviateur et son teint qui faisait penser à un pain d’épices trop sec.

A présent elle se lavait de l’odeur du crottin haut de gamme dans l’eau brouillée mais tiède de la Manche. Tout au fond de la baie, les rondeurs des cuves de fioul et les baguettes chinoises des cheminées des usines crachant une fumée gris clair, s’accordant au camaïeu des nuages.

C’était l’un de ses bonheurs les plus vifs, où qu’elle se baigne sur cette côte. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que les nuages de la palette de Boudin aient colonisé le ciel, elle avait toujours cet espoir : « Crois-tu qu’on va voir Le Havre ? »

 

Lumière noire

« La seule chose qu’ont en commun tous les humains, c’est la souffrance. »

Il avait lâché ça à table, après avoir aspiré quelques gorgées de son bouillon thaï. Elle était fascinée par cet homme dont émanait une lumière puissante, mais une lumière noire, qui recouvrait chaque sensation d’un voile d’inquiétude.

Il était là, avec elle, mais il n’était pas là. Chaque silence s’étirait plus longtemps qu’elle ne l’aurait souhaité. Mais elle ne savait pas comment attraper toutes ces ombres qui gravitaient au-dessus de son visage aux traits fins, qui jaillissaient de sa bouche quand il parlait ou esquissait un sourire, sans jamais montrer ses dents.

Elle n’avait pas le bon filtre. A l’intérieur, elle se sentait grise. Pas noire.