Puis la nuit

Puis la nuit arriva. Sur la ville. Sur son coeur. Ne miroitait que la lune, en kaleïdoscope de son espoir explosé. Tu sais que je serai toujours là, même quand ton sang aura rouillé dans tes veines, semblait-elle dire.

Son image était brouillée comme un tableau fauviste, éparpillée comme les gouttes qui perlaient su la fenêtre de toit.

Tu as eu tort de croire aux étoiles, reprit doucement la lune dans sa tête. Elles ne brillent que quand le ciel est dégagé. Elles se repaissent de clarté.

Ectoplasme

Je ne suis pas ton ectoplasme

Je ne suis pas ton cataplasme

Ni un drap blanc

Comme un écran de cinéma

Où tu projettes tes rêves sans mes sentiments

Et ta lumière sans mon ombre

C’est vrai que les coeurs solitaires

Souvent ne savent que se taire

C’est vrai qu’il faut accepter

Parfois de lancer ses filets

Sans rien espérer remonter

C’est vrai qu’il en faut du courage

Pour sortir la tête du mirage

Quand le vent s’engouffre

« Et toi, de quel sceau ton coeur est-il marqué ? » demanda-t-il, appuyé contre le rebord de la fenêtre. Dehors, le ciel hésitait entre rose et orange, bardé de nuages filandreux troué de nuées d’hirondelles.

« D’aucun, répondit-elle vivement, en repoussant sa frange sur son front. J’ai jeté un voile sur ses oreillettes, ce qui empêche toute tentative d’intrusion. »

« Mais pourquoi parles-tu d’une intrusion ?, s’exclama-t-il. C’est un voyage, où tu ouvres grand les portes et où le vent s’engouffre. Non ?  »

« Dans mon monde, on parle d’une bataille, rétorqua-t-elle en lui saisissant l’avant-bras. Regarde : tu vois le bas de mon épaule droite ? »

Il ne voyait rien que son épaule bronzée, légèrement dépigmentée par endroits comme le sont les peaux mates. Il essaya de capter son regard, mais il était devenu sombre et aqueux comme le fond d’un puits.

« Il y a trois ans, tu vois, j’ai embarqué pour un voyage, comme tu dis, reprit-elle dans un souffle. J’ai ouvert toutes les portes, les vannes, ce que tu veux, laissé s’engouffrer le vent, les nuages, le soleil et même la pluie. Je virevoltais et je me croyais partie pour longtemps. Puis le voyage, comme tu l’appelles, s’est arrêté comme il avait commencé. J’étais partie tellement loin… Mais on me reprenait le ticket des mains. J’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un voyage, mais d’une bataille que j’avais perdue. J’étais partie avec une valise légère alors qu’il m’aurait fallu un fusil pour me protéger. J’en suis rentrée mutilée, comme si on m’avait coupé le bras net, juste en dessous de l’épaule.  »

« Mais tu n’en gardes aucune trace », souffla-t-il.

« Si tu ne te fies qu’à ce que tu vois, tu n’as pas fini d’être un imbécile. » Elle ferma sèchement la fenêtre.

Le cri du paon

 » Je boirai ton sang et tu boiras le mien. »

« Tu es folle », dit-il en relevant la tête d’entre ses cuisses.

« Non », répondit-elle, la tête renversée contre les barreaux du lit, les bras en croix sur la couette en lin. « Comme ça, on sera mêlés pour toujours. »

« Je préfèrerais me marier », glissa-t-il avant de reprendre sa position initiale, à genoux sur le parquet, un des pieds dépassant du tapis.

Le cri du paon dans le parc les fit sursauter tous les deux. « Je ne veux pas me marier, et tu sais très bien pourquoi, réussit-elle à articuler. Continue. »