Shibuya

Je suis allée à Shibuya. J’ai traversé, à Shibuya. J’ai même fait une photo en plein milieu du carrefour avec celle qui était mon amie, alors. Puis, j’ai photographié les pieds et les jambes de toutes celles et ceux qui avaient atteint l’autre rive de cette mer de têtes, de bras, de coudes, de chaussures, qui avaient survécu aux vagues déversoirs de cadres en costume et collégiennes en jupe plissée.

Près de la statue du chien, j’ai pensé à Charlotte et son parapluie transparent, à son spleen aussi épais qu’une tranche de rosbif. Il fusionnait avec le mien, comme je l’avais espéré. Augmenté de la puissance de cette marée de solitudes précipitées, compressées entre deux panneaux publicitaires.

Le silence n’existe pas, à Shibuya. Le vide du vertige emporte tout.

Il faut s’éloigner de deux rues pour voir la vie qui reprend, au son des gouttes de bouillon s’échappant des ramen brunes aspirées par les survivant.es de la lessiveuse, abrités quelques instants derrière la vitre d’un restaurant.

Je n’ai rien trouvé, à Shibuya. Le ciel était rose, mais Bob n’y était pas.

Je ne serai pas

Je ne serai pas

La vase qui colle

A tes semelles

Ni la corde

Qui sans cesse te rappelle

Que tu es mortel

Je ne serai pas

L’épine du bouquet

Rien qu’une rose déguisée

Pour te vampiriser

Moi pour toi je voulais

L’air, le feu et la terre

Toutes les vagues, l’eau salée

Les étoiles, ciel et lune

Dans nos coeurs

Plus de brume

Au bonheur des autres

Au bonheur des autres

Je me suis régalée

Ma main sur vos épaules

Et ma voix sur vos plaies

Quand vos vies ou vos coeurs

Tanguaient, se fissuraient

Vous n’avez même pas eu

Besoin de me chercher

Au bonheur des autres

Je me suis abreuvée

Pas un ni une laissée

Personne sur le côté

Mon oreille, mes étoiles

Des vigies d’amitié

Au bonheur des autres

Oui, je me suis brûlée

Quand les orages passés

L’herbe a pu repousser

Que de fois la mémoire

A semblé vous manquer

La marquise

Sous la marquise

Le temps a coulé

Et marbré de vert

Le verre strié

Dans l’allée du potager

J’ai laissé mon enfance glisser

Sous la marquise

Ça fait un siècle en quatre

Que tu ne m’attends plus

Vieux monsieur aux yeux bleus

Je t’ai à peine connu

N’aie pas peur

Dans mon cœur

Les souvenirs s’aiguisent

Et soudain ils revivent

Sous la marquise

Puis la nuit

Puis la nuit arriva. Sur la ville. Sur son coeur. Ne miroitait que la lune, en kaleïdoscope de son espoir explosé. Tu sais que je serai toujours là, même quand ton sang aura rouillé dans tes veines, semblait-elle dire.

Son image était brouillée comme un tableau fauviste, éparpillée comme les gouttes qui perlaient su la fenêtre de toit.

Tu as eu tort de croire aux étoiles, reprit doucement la lune dans sa tête. Elles ne brillent que quand le ciel est dégagé. Elles se repaissent de clarté.